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La rivière Nartuby et son débordement en 1827

par Nadine 24 Juin 2010, 22:00 Trans en Provence


Le Saut du capelan à La Motte

La Nartuby, petite rivière entièrement varoise, de 32 km de longueur, a deux sources différentes qui, à environ 1000 m d'altitude sortent de terrains calcaires. Elles sont distantes, à vol d'oiseau, de 20 km l'une de l'autre. La première, à 1km au levant du château de Vérignon, forme la Nartuby d'Ampus. La seconde, à l'ouest du Blac Meyanne et au nord de Bargemon, engendre la Nartuby de Châteaudouble ou Nantuby.
Les deux minces cours d'eau se réunissent près de la source des Frayères (en provençal fraièro ou freièro, lieu froid ou eaux froides, les Frayères alimentent Draguignan en eau potable), en amont du hameau de Rebouillon, de nom significatif (où les eaux bouillonnent, s'agitent), et en aval de gorges profondes et sinistres sur le rebord occidental desquelles s'étend le vaste camp préhistorique des Clapouyres que, soit dit incidemment, très peu d'archéologues et de touristes connaissent. Ce camp, pré-romain et gallo-romain, est sans doute le plus grand et le plus caractéristique du département du Var. Il possède, en pierres sèches, des enceintes et des murailles fortifiées de dimensions colossales. Nous ajouterons qu'il est à 605 m d'altitude, que son nom vient de clapo, pierrée, lieu pierreux, caillouteux, et qu'il est voisin des grottes des Chèvres, des Chauves-souris ou en 1926, M. le docteur Le Même, inspecteur de l'assistance publique à Draguignan, découvrit un petit ours fossilisé (ursus speloeus).

Ainsi constituée, la Nartuby entre dans la dépression de Draguignan, passant à 1,5 km à l'ouest de cette ville à laquelle elle envoie de sa rive gauche, un canal d'industrie et d'irrigation appelé Pis. Peu après, quelques eaux salées lui arrivent de la source de la Foux (1000 litres/seconde en hiver et au printemps 600 litres à l'étiage). De nouveau, la Nartuby s'engouffre dans des défilés où elle se précipite en cascades d'abord à proximité de Trans puis, au Saut du Capelan (30 m de profondeur), dans le voisinage même de La Motte. Elle se jette enfin dans l'Argens, au bourg du Muy, à une altitude, au-dessus de la mer d'un peu moins de 20 m et avec un débit oscillant, suivant la saison, entre 600 et 1060 litres/seconde. Dans tout son trajet, elle a successivement coulé sur des terrains permiens, triasiques et oolithiques. Son lit, de 15 m de largeur en moyenne, souvent aux trois quarts à sec, la fait ressembler à la plupart des autres rivières méditerranéennes "bonne seulement à sécher le linge" ou, pour user d'un calembour aimé des géographes, "rivières ayant, comme l'université de Salamanque, trois mois de cours et neuf mois de vacances".

Très paisible dans sa modestie, la Nartuby paraît n'avoir jamais eu de colère. Pourtant, le 6 juillet 1827, elle eut un débordement subit et violent, faisant des victimes, qui rappelle, en petit, la terrible crue du Gapeau, le 8 septembre 1651, dans les communes de Signes, Belgentier et Solliès-Pont.
Voici, du triste évènement que provoqua notre rivière, la relation émouvant rédigée par un contemporain, de nom inconnu :
"Le 6 juillet 1827, un orage épouvantable de grêle et d'eau a éclaté sur les communes d'Ampus, de Châteaudouble, de Montferrat et de Tourtour. Ses effets ont été aussi prompts que désastreux. L'eau tombant par les torrents sur un sol de plusieurs lieues carrées entouré de collines. La rivière de Nartuby, les ruisseaux et les ravins qui y affluent ont acquis en peu d'instants un volume prodigieux, et les campagnes inférieures ont aussitôt présenté l'image d'une vaste mer... Nombres de maisons ont été renversées, le toit de plusieurs autres a cédé sous le poids de la grêle.

Les malheureux habitants, sans asile, n'ont sauvé leur vie qu'en montant à la hâte sur des arbres où ils sont restés jusqu'à la retraite des eaux. Dans cette pénible position, ils ont eu la douleur de voir sous leurs yeux leur bétail, leurs meubles, leurs blés entraînés et perdus. L'inondation a envahi les champs récemment moissonnés comme ceux qui étaient à la ville de l'être ; elle a couvert les prairies et les vignes.
D'énormes quartiers de pierre que les eaux roulaient avec violence ont détruit les plantations d'arbres, emporté la terre végétale et n'ont laissé sur leurs traces que la stérilité et la désolation. Le joli hameau de Rebouillon a une lieue de Draguignan a particulièrement reçu des dommages qui seront à jamais irréparables. Un foulon (moulin ou machine à fouler les draps, autrement dit destiné à leur donner un certain apprêt) très utile à la contrée et la maison contiguë ont été complètement détruits ; il n'en est pas resté un seul mur. Il se trouvait dans cette usine une quantité considérable de pièces de draps qui ont disparu avec tous les instruments, les meubles et les bestiaux du propriétaire. Les amateurs d'antiquités regretteront le pont de la Granegone bâti sur la voie aurélienne par les Romains (1), dont on admirait la hardiesse et la légèreté. Ce monument précieux, qui avait résisté à vingt siècles, a été démoli en un instant par l'inconcevable fureur des eaux. Le territoire de Montferrat est celui de tous qui, dans cette circonstance, a souffert les plus vastes et les plus irréparables dégradations... Lorsqu'après le danger personnel passé, (les habitants) ont pu envisager l'immensité de leurs pertes, ... Ils n'ont plus vu que de profonds ravins, des tas de sable et de pierres, là où deux heures auparavant l'oeil satisfait pouvait contempler de riants vergers d'arbres fruitiers et de florissantes prairies.



Ex-voto réalisé à l'occasion de cette catastrophe (Photo Nadine)

Les communes de Draguignan et de Trans , quoique hors de l'action immédiate du météore orageux n'ont pas éprouvé de moindres dommages dans leurs territoires respectifs. Elles ont eu même le malheur particulier de compter des victimes... Tout à coup apparaît une masse effroyable d'eau traînant avec elle des charpentes, des meubles, des bestiaux ; cette eau, impétueuse enveloppe, enlève tout ce qu'elle rencontre ; les travailleurs ont à peine le temps de se sauver sur les hauteurs, quelques uns grimpent sur les arbres où ils restent jusqu'à la nuit : le torrent dévastateur sape et renverse les murs de clôture, arrache vignes et arbres fruitiers, et sème partout les débris des premières démolitions... Six personnes, cinq hommes et une jeune fille..., ont péri en tentant de sauver leurs gerbes emportées par les eaux. Leurs corps n'ont été retrouvés que le surlendemain de l'orage. Quatre de ces infortunés appartiennent à la commune de Trans, et deux à celle de Draguignan (2). Le nombre des victimes eût été sans doute plus grand, sans la présence d'esprit et le zèle prévoyant d'une habitant de Trans qui, dès la première apparition du danger, monta à cheval et parcouru rapidement les lieux menacés avertissant à grands cris les travailleurs de pourvoir à leur sûreté. L'auteur de cette belle action..., c'est Monsieur Boyer, commerçant en bois... Les dommages des six communes ravagées ont été, au premier aperçu, évaluées en totalité à un million de francs. Mais on se convaincra qu'ils dépassent de beaucoup cette somme si l'on considère le nombre et l'étendue des démolitions, la perte des provisions et des meubles, celle de la présente récolte de grains et de fourrages, celle des bestiaux, etc... et, plus que tout le reste la valeur du sol dont la terre végétale a été emportée jusqu'au roc et dont la remise en culture est au-dessus de tout les efforts de la puissance humaine".

La calamité qui venait ainsi de désoler les bassins supérieur et moyens de la Nartuby eut des répercussions au sein du conseil municipal de Trans.
"Par délibération du 28 octobre 1827, l'assemblée approuve une dépense de 115,95 frs. pour la réparation du parapet du Pont vieux détruit par l'inondation de la fatale journée du 6 juillet dernier, laquelle reconstruction était commandée par les circonstances les plus impérieuses vu l'urgence et le péril dans le retard".
D'autre part, le 14 mai 1828, à huit heures du matin, le Maire M. Leydet dit au conseil :
"Messieurs, vous avez encore présente à la mémoire la fatale journée du 6 juillet dernier qui détruisit une partie de vos récoltes et qui vit périr, au milieu des flots, quatre personnes de cette commune. Voulant perpétuer le souvenir de cette époque désastreuse et le transmettre à nos neveux et arrière-neveux pour qu'ils aient à se prémunir dans le cas où un pareil désastre viendrait à se reproduire, j'ai fait graver, sur une pierre de marbre, une inscription qui rappelle cette déplorable journée, et les malheurs qui en furent la suite. Elle est placée comme vous savez, à l'angle du mur de la maison Boyer, au pied du Pont vieux et à la hauteur où les eaux de la rivière se sont élevées lors de cette effroyable inondation. La dépense s'élève à la somme de 50 frs. et je vous invite à demander à cet effet à M. le Préfet un crédit additionnel au budget de 1828".
La proposition fut adoptée. Le Maire confirma en ces termes : "Payons, en cette occasion, un tribu de reconnaissance à Mgr l'Evêque de Fréjus (Charles-Alexandre de Richery, né à allons le 31 juillet 1759, sacré le 20 juillet 1823, ancien chanoine de l'église métropolitaine d'Aix et ex-vicaire général de Sénès) et rendons hommage à ce digne et respectable prélat pour les abondantes consolations qu'il est venu rependre dans cette cité et pour les secours spirituels et temporels qui a fournis aux parents des victimes.
Ont signé a registre des délibérations : Lambert, Blanc, Pellerud, Muraire, Théus, Blanc, Vidal, conseillers ; Leydet, Maire.


La plaque commémorative de l'évènement (Photo Nadine)

L'inscription commémorative gravée sur marbre et apposée au pied du Pont-Vieux est ainsi libellée : "Le 6 juillet 1827, les eaux de la rivière se sont élevées jusqu'à cette hauteur, ont inondé une partie du village et englouti une maison avec ses habitants".

Elle a été ensuite déplacée pour figurer aujourd'hui, près du dit pont, sur un portique d'érection récente. Puisse-t-elle, d'après le désir même du brave M. Leydet, Maire de Trans, nous rappeler toujours la soudaine irritation de notre "sèche" Nartuby afin de nous garantir, les cas échéant contre la surprise et la violence de ses autres fureurs !

Auteur : Louis HONORE

(1) La voie aurélienne construite en 242 av JC par les Romains pénétrait dans les Gaules par le littoral méditerranéen, passait au Muy, d'où un embranchement dirigé sur Riez, traversait le territoire de Draguignan par le chemin actuel de Montferrat (ancien chemin de Riez) et le quartier de la Clape.


Acte de décès de Joseph Giraud époux de Françoise Maurin (Photo Nadine)


(2) Ce furent, à Trans, Joseph Giraud époux de Françoise Maurin, 32 ans, menuisier ; André Blanc, veuf de Justine Guiol, 65 ans, cultivateur ; Marie Blanc, fillette de 11 ans, tous décédés le 6 juillet à quatre heures sur soir et Hilaire Garcin, époux d'Agnès Ferrat, 65 ans, fidalier (fabricant de vermicelles) mort le lendemain à 11 heures du matin. A Draguignan, Adélaïde Giraud, 26 ans, journalière, née et domiciliée à Montferrat fille de Victor Giraud, cultivateur domicilié à Montferrat de de Marguerite Brunet, décédée le 6 juillet à quatre heures du soir, et Joseph-Emmanuel Christophe Reboul, 46 ans, ménager époux de Blanche Bonnet, né et domicilé à Draguignan  fils de feu Honoré Reboul, propriétaire cultivateur domicilié à Draguignan et de feue Thérèse Blanc, décédé le même jour à six de l'après-midi.

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