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Brovès, lorsqu'un village disparaît

par Nadine 27 Mai 2011, 22:00 Lieux - Villages - Villes

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Vidéo filmée en 2007 par Nadine.

Broves.jpg

Le déménagement des particuliers d'un logement à un autre est vécu le plus souvent comme une épreuve. Que dire alors du déménagement de l'ensemble de la population d'un village à un autre village ? C'est pourtant le cas de Brovès en Seillans (nom actuel du village) qui se trouve au carrefour de la RD 562 et de la RD 53 sur la commune de Seillans. Son ancien emplacement, sur la RD 25 au nord de Bargemon, se trouvait en effet dans l'emprise du projet de camp militaire de Canjuers.
Entre 1969 et 1972, le plateau de Canjuers fut annexé par l'armée et transformé en terrain de manoeuvre de 35 000 hectares (Canjuers est le camp militaire le plus vaste d'Europe). Aujourd'hui, cinq à six mille militaires habitent le camp, mais la "militarisation" de cette zone ne se fit pas sans remous. En effet, la lutte contre l'extension du camp du Larzac ayant, à l'époque, les faveurs des médias, l'affaire de Canjuers, malgré la très faible densité de population, fut très vite médiatisée. En vain, car le 4 août 1970, le village de Brovès fut "déplacé" à 35 kilomètres de sa position et renommé : Brovès-en-Seillans (car proche du village de Seillans). De la route, la vision du village de Brovès est poignante : l'église a gardé son clocher, mais pas sa cloche et les toits de tuiles, effondrés pour la plupart, ont été remplacés par de l'éverite rouge brique. La visite du village est formellement interdite et, outre les sanctions auxquelles s'exposent les contrevenants, l'état des bâtiments fait courir des risques graves à ceux qui s'aventurent dans les rues.
Par contraste, le hameau de Brovès-en-Seillans, ressemble à un lotissement. Ne subsistent du village originel que la fontaine et le momument aux morts qui ont été récupérés pour être placés sur le nouveau site. Il faut ajouter que les sépultures ont aussi été déménagées du cimetière d'origine.

Source : D'après : "Côte d'azur insolite et secrète" Édition Jonglez


Le village de Brovès (Photo Nadine)

Maintenant, laissez-moi vous présenter quelques extraits du livre d'Annie Bruel "De la terre et des larmes" qui raconte la longue agonie et la disparition de Brovès, village millénaire, pour laisser place au camp militaire de Canjuers. J'ai respecté l'ordre chronologique des évènements tels qu'ils sont décrits dans ce livre.

Image:Canjuers tir.jpg

Photo du Camps de Canjuers prise sur Wikipédia

"Il existe, tout au nord du département du Var, un immense et magnifique plateau qu'aujourd'hui, on appelle le camp militaire de Canjuers. Bien que cet endroit ne soit pas la montagne, il en a déjà la rudesse et la beauté. Située à 900 mètres d'altitude, cette immense étendue de prés, de roches et de monts a été constituée grâce à l'annexion d'une partie des terres communales des quatorze villages situés à sa périphérie. Bien que privés d'une grande partie de leur territoire, ces villages existent toujours. Tous, sauf un, hélas, qui se trouvait en plein milieu. (Nota de Nadine : ce sont les villages de : Aiguines, Ampus, Bargème, Bargemon, la Bastide, Bauduen, Châteaudouble, Comps-sur-Artuby, Mons, Montferrat, la Roque Esclapon, Seillans, Trigance et Vérignon, tous ces villages furent le berceau d'un bon nombre de mes ancêtres...). Depuis la nuit des temps, le village de Brovès s'étendait au centre de superbes pacages parsemés de promontoires rocheux. Malgré les nombreux morts que la guerre de 14-18 avait fait, malgré l'exode rural déjà amorcé, en l'année 1930, 129 personnes y vivaient et formaient une communauté essentiellement pastorale, activité perpétuée depuis de longs siècles par les mêmes familles, aux noms enracinés : Blanc, Brun, Fabre, Funel, Gariel, Lambert, Lions et Laugier.
Vivant dans le même décor inchangé depuis des millénaires, les Brovèsiens étaient quelquefois agriculteurs ou artisans, mais surtout, ils étaient bergers. Des bergers sédentaires davantage ici qu'ailleurs puisque, étant donné l'étendue et la richesse des pâturages, étant donné la constance du climat, les moutons de Brovès n'ont jamais eu besoin de transhumer. Hélas ! aujourd'hui, Brovès est mort et bien mort. Non seulement vidé de son âme et de ses entrailles mais aussi dévasté, il n'en reste qu'un semblant de décor. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à regarder tout au long de ses rues désertes, les trous noirs figurant ses anciennes fenêtres tandis que des plaques de plastique rouge remplacent les vénérables tuiles de ses maisons. Sans poutres faîtières, ni de toit pour les protéger, les pierres les plus hautes se maintiennent difficilement à leur place".

 
Brovès du temps où il était encore habité (carte postale années 50-60)

[...] Dans le journal Nice-Matin du 17 mars 1967, paraît l'arrêté ordonnant une enquête publique et désignant le commissaire enquêteur. Pour Brovès, cette enquête aura lieu en mairie du 3 au 20 avril 1967. La parole est enfin donnée aux principales victimes de l'installation militaire à Canjuers. Chaque homme va pouvoir dire et mieux encore, écrire ce qu'il a sur le coeur. Ce qui le fait trembler de colère et ce qui fait pleurer sa femme. Tous expriment leur opposition totale au projet de création d'un champ de tir et de manoeuvre sur leurs terres. Tous s'opposent fermement et durement à l'annexion arbitraire de leur village. Pot de terre contre pot de fer.
Le 25 avril 1967, le commissaire enquêteur rend un avis favorable à l'installation d'un camp militaire sur le territoire de Canjuers.
- Ça alors ! Ils se sont bien foutus de notre gueule ! Et le dégoût s'ajoute à la colère.
[...] Est-ce dans l'intention de réconforter les futurs expropriés que le jour de l'inauguration du camp militaire, le président Georges Pompidou trouve bon de proférer en plaisantant :
- Ne vous inquiétez pas pour votre avenir, vos filles épouseront des militaires !
[...] ... Alors que là-haut, entre ciel et prés, entre montagne et plaine, le clocher de l'église sonne encore les heures, même si ce sont les enfants qui tirent les cordes...
... Alors que, du col de la Glacière aux Combes, tous les pacages retentissent encore et toujours du bêlement des moutons et des jappements des chiens...
... Alors que les brebis agnellent à chaque automne, à chaque printemps...
... Alors que, tout au long des mois qui suivent, les futurs expropriés continuent à travailler dans leurs camps comme l'ont toujours fait leurs aïeux, comme eux-mêmes l'ont fait toute leur vie durant...
... Alors que l'oeil froid et la mine hautaine, des hommes entrent dans leurs maisons pour en soupeser la valeur sans vouloir prendre en compte ni le poids du souvenir ni la valeur des portes superbes toutes sculptées par des mains expertes, la valeur de l'immense évier taillé dans la pierre, la valeur des larges murs, murs immortels...
... Alors que sont connues les premières estimations pour les terres et pour les maisons...
... Alors qu'un officier, mandaté par les autorités militaires, accompagné d'un inspecteur des Domaines parcourt la campagne pour acheter les terres de ceux qui acceptent de vendre...
... Alors que, de ce fait, peu à peu, la terre appartient pour moitié à l'armée, pour moitié à ceux qui, depuis des siècles et des siècles, en vivaient...
... Alors que, de ce fait, pour mener leurs troupeaux aux pacages, les bergers doivent contourner des champs au lieu de les traverser...
... Alors, que n'étant plus totalement chez eux mais en sursis d'expulsion, les gens de Brovès voient passer et repasser des jeeps, des tanks et des camions...
... Le quatre août 1970, la mairie ferme. Brovès n'a plus d'existence légale. Aussitôt, les futurs expropriés, qu'il soient de Brovès, de Chardan (hameau), de Saint Marcellin (hameau) ou d'ailleurs sont alors obligés de songer à leur départ. Nuits sans sommeil, yeux hagards, colère à fleur de peau, sanglots à fleur de lèvres, tous y songent, certes, mais ne s'y préparent pas.

Dans les hameaux


[...] Ce jour de mars 1972, à Chardan, alors que depuis une quinzaine de jours, des barbelés sont apparus un peu partout, dès le petit matin, des jeeps bondissent dans les chemins, les camions les suivent d'un peu plus loin. Que ce soit au Jas, à la Colle ou à Bouchon, des hommes habillés de kaki vont et viennent. Leurs visages souriants semblent dire qu'ils apprécient l'endroit. Hélas, aujourd'hui doit avoir lieu l'ultime déménagement : celui des dix familles qui vivent dans le vallon. Une cérémonie d'adieu devait avoir lieu la veille... mais par crainte d'incidents, les autorités militaires se sont opposées à cette manifestation. Il faut donc partir à la va vite, dans le silence et dans la solitude la plus totale.
... Assise sur le rebord de l'abreuvoir, une vieille femme ne fait rien, elle ne veut pas partir, elle ne veut pas faire ses bagages, elle ne peut pas parler, elle pleure.
- Laissez-moi crever ici, implore-t-elle chaque fois qu'un soldat ou un officier passe à portée de voix... Elle regarde devant elle. Au-delà de l'immense pré, coulent l'Artuby et la Bruyère, lieux de soixante quinze années de joie, de travail et de peine, d'une vie pleine de certitude et de calme.
... Devant chaque entrée de maison, meubles, valises et cartons s'entassent dans des camions militaires. Un officier a été désigné pour veiller à la bonne évacuation des lieux. Le soir venu, le dernier à s'en aller, colère au soeur, ferme une ultime fois sa porte et s'en va lui donner les clés de sa maison. Ils ne se disent rien. Au-delà de l'absurde, il n'y a rien à dire, pas même un regard. Le même jour, à la même heure, la même histoire se répète dans tous les hameaux à la ronde... Un homme donne les clés de sa ferme à un inconnu. Cet homme n'est ni un voleur ni un criminel. Ses aïeux ont seulement eu le tort de construire une ferme et de cultiver des terres qui se trouveraient, des siècles plus tard, au mauvais endroit...

Pour lire la suite de ce récit il vous suffit de cliquer sur la carte postale de Brovès ci-dessous. Vous y découvrirez notamment un diaporama constitué de photos trouvées sur internet (Brovès blogspot). Merci.
 

Comme Brovès, le village des Salles a connu le même sort puisqu'il a fallu également le déplacer lors de la construction du barrage de Sainte-Croix-du-Verdon. Les derniers habitants ont été évacués par la gendarmerie le 1er mars 1974.   
Le nouveau village porte le nom des Salles-sur-verdon. Voir le lien ci-dessous
que vient de m'envoyer Bernard Mariotti auteur du blog et du film :
Memoire d'un village.
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