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La partie de cartes


1930. Les comédiens de la pièce de théâtre "Marius" répètent. Un jour, Marcel Pagnol annonce à Raimu qu'il a décidé de supprimer la partie de cartes au profit d'une scène d'amour entre Pierre Fresnay et Orane Demazis. Il pense que la scène relève de la farce grotesque et qu'elle n'apporte rien à l'ensemble. Raimu sait instinctivement qu'il s'agit d'un moment fort de la pièce mais ne dit rien. Quelques jours plus tard Fresnay confie à Raimu qu'il ne "sent" pas du tout la nouvelle scène d'amour. Raimu réunit alors toute la troupe, et décide de remanier quelque peu la pièce. La partie de cartes, modifiée, est réintégrée et la scène d'amour écartée. Les répétitions reprennent en cachette.

Puis arrive le soir de la générale. Les acteurs jouent la nouvelle mouture de "Marius" devant Pagnol qui ne se doute de rien... A la fin de la représentation, il se dirige vers la loge de Raimu et, empruntant le crayon à maquillage de Jules, écrit sur la tapisserie, cette petite phrase: "Monsieur Raimu est un génie. 1930. Marcel Pagnol.

Raimu dira un jour à sa fille Paulette : "Tu vois, ça, c'est le plus beau cadeau de ma carrière !"

 



Il est neuf heures du soir. dans le petit café, Escartefigue, Panisse, César et M. Brun sont assis autour d'une table. Il jouent à la manille. Autour d'eux, sur le parquet, deux rangs de bouteilles vides. Au comptoir, le chauffeur du ferry-boat, déguisé en garçon de café, mais aussi sale que jamais. 

 
Scène 1

 

(Quand le rideau se lève, Escartefigue regarde son jeu intensément, et, perplexe, se gratte la tête. Tous attendent sa décision.)

 

Panisse (impatient)

 

Eh bien quoi ? C'est à toi !

 

Escartefigue

 

Je le sais bien. Mais j'hésite …

(Il se gratte la tête. Un client de la terrasse frappe sur la table de marbre.)

 

César (au chauffeur)

 

Hé, l'extra ! On frappe !

(Le chauffeur tressaille et crie)

 

Le chauffeur

 

Voilà ! Voilà !

(Il saisit un plateau vide, jette une serviette sur son épaule et s'élance vers la terrasse.)

 

César (à Escartefigue)

 

Tu ne vas pas hésiter jusqu'à demain !

 

M. Brun

 

Allons, capitaine, nous vous attendons !

(Escartefigue se décide soudain. Il prend une carte, lève le bras pour la jeter sur le tapis, puis, brusquement, il la remet dans son jeu.)

 

Escartefigue

 

C'est que la chose est importante ! (à César) Ils ont trente-deux et nous, combien nous avons ?

(César jette un coup d'œil sur les jetons en os qui sont près de lui, sur le tapis.)

 

César

 

Trente.

 

M. Brun (sarcastique)

 

Nous allons en trente-quatre.

 

Panisse

 

C'est ce coup-ci que la partie se gagne ou se perd.

 

Escartefigue

 

C'est pour ça que je me demande si Panisse coupe à cœur.

 

César

 

Si tu avais surveillé le jeu, tu le saurais.

 

Panisse (outré)

 

Eh bien, dis donc, ne vous gênez plus ! Montre-lui ton jeu puisque tu y es !

 

César

 

Je ne lui montre pas mon jeu. Je ne lui ai donné aucun renseignement.

 

M. Brun

 

En tous cas, nous jouons à la muette, il est défendu de parler.

 

Panisse (à César)

 

Et si c'était une partie de championnat, tu serais déjà disqualifié.

 

César (froid)

 

J'en ai souvent vu des championnats. J'en ai vu plus de dix. Je n'y ai jamais vu une figure comme la tienne.

 

Panisse

 

Toi, tu es perdu. Les injures de ton agonie ne peuvent pas toucher ton vainqueur.

 

César

 

Tu es beau. Tu ressembles à la statue de Victor Gélu.

 

Escartefigue (pensif)

 

Oui, et je me demande toujours s'il coupe à cœur.

(A la dérobée, César fait un signe qu'Escartefigue ne voit pas, mais que Panisse a surpris.)

 

Panisse (furieux)

 

Et je te prie de ne pas faire de signes.

 

César

 

Moi je lui fais des signes ? Je bats la mesure.

 

Panisse

 

Tu ne dois regarder qu'une seule chose : ton jeu. (à Escartefigue) Et toi aussi.

 

César

 

Bon. (Il baisse les yeux vers ses cartes.)

 

Panisse (à Escartefigue)

 

Si tu continues à faire des grimaces, je fous les cartes en l'air et je rentre chez moi.

 

M. Brun

 

Ne vous fâchez pas, Panisse. Ils sont cuits.

 

Escartefigue

 

Moi, je connais très bien le jeu de manille, et je n'hésiterais pas une seconde si j'avais la certitude que Panisse coupe à cœur.

 

Panisse

 

Je t'ai déjà dit qu'on ne doit pas parler, même pour dire bonjour à un ami.

 

Escartefigue

 

Je ne dis bonjour à personne. Je réfléchis à haute voix.

 

Panisse

 

Eh bien ! Réfléchis en silence … (César continue ses signaux) Et ils se font encore des signes ! Monsieur Brun, surveillez Escartefigue, moi, je surveille César.

(Un silence. Puis César parle sur un ton mélancolique.)

 

César (à Panisse)

 

Tu te rends compte comme c'est humiliant ce que tu fais là ? Tu me surveilles comme un tricheur. Réellement, ce n'est pas bien de ta part. Non, ce n'est pas bien.

 

Panisse (presque ému)

 

Allons, César, je t'ai fait de la peine ?

 

César (très ému)

 

Quand tu me parles sur ce ton, quand tu m'espinches comme si j'étais un scélérat … Je ne dis pas que je vais pleurer, non, mais moralement, tu me fends le cœur.

 

Panisse

 

Allons, César, ne prends pas ça au tragique !

 

César (mélancolique)

 

C'est peut-être que sans en avoir l'air, je suis trop sentimental. (à Escartefigue) A moi, il me fends le cœur. Et à toi, il ne te fait rien ?

 

Escartefigue (ahuri)

 

Moi, il ne m'a rien dit.

 

César (Il lève les yeux au ciel)

 

O Bonne Mère ! Vous entendez ça !

(Escartefigue pousse un cri de triomphe. Il vient enfin de comprendre, et il jette une carte sur le tapis. Panisse le regarde, regarde César, puis se lève brusquement, plein de fureur.)

 

Panisse

 

Est-ce que tu me prends pour un imbécile ? Tu as dit : "Il nous fend le cœur" pour faire comprendre que je coupe à cœur. Et alors, il joue cœur, parbleu !

(César prend un air innocent et surpris.)

 

Panisse (Il lui jette les cartes au visage)

 

Tiens, les voilà tes cartes, tricheur, hypocrite ! Je ne joue pas avec un Grec ; siou pas plus fada qué tu, sas ! Foou pas mi prendré per un aoutré ! (Il se frappe la poitrine.) Siou mestré Panisse, et siès pas pron fin per m'aganta !

 

(Il sort violemment en criant : "Tu me fends le cœur, tu me fends le coeur..."
 
Extrait de Marius de Marcel Pagnol.
 

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